Biens communs, quelques points essentiels

Que sont les biens communs ?

Dans le domaine physique, les biens communs sont des biens rivaux mais non-exclusifs.

La qualification de rivale signifie que tout le monde ne peut les utiliser en même temps. Cela peut être dû à leur nature physique. Par exemple il n’est pas possible de construire deux maisons au même endroit. La terre est donc un bien rival. Mais cela peut aussi être dû à des restrictions artificielles. Ainsi la connaissance ou l’information ne sont a priori pas rivales: que j’ai une idée ne vous éclaire pas moins. Des lois peuvent cependant interdire la diffusion d’extraits de livres, de morceaux de musique ou la réutilisation de procédés de construction, essayant par là d’imposer à ces biens les mêmes règles de propriété que pour des biens physiques et de les rendre rivaux.

La qualification de non-exclusifs signifie qu’ils n’appartiennent pas une personne unique, mais plutôt à une communauté ou à l’humanité dans son ensemble. L’économie des biens communs est généralement considérée comme une troisième voie entre capitalisme individualiste et économie centralisée.

L’économiste américaine prix Nobel d’économie Elinor Ostrom, morte en 2012, a été une des principales porte-paroles et théoriciennes du développement de cette troisième voie. Pour simplifier, notons que si nous vivions dans un régime purement individualiste, tous les biens rivaux n’appartiendraient qu’aux individus. Chaque parcelle de terre n’appartiendrait qu’à une seule personne et l’État n’aurait de légitimité que lorsqu’il représente la somme des intérêts individuels. Inversement, dans une économie communiste, tous les biens appartiennent à l’État et aucun individu ne peut posséder en son nom.

Les biens communs permettent de faire éclater cette distinction rigide entre ultra-individualisme et collectivisme en faisant entrer en jeu le concept de communauté. Les frontières des communautés sont rarement aussi formelles que celles des États et leurs modes de gouvernance sont bien moins strictement définis, pourtant on leur reconnaît volontiers une existence. Ainsi de la communauté du logiciel libre ou de celles des utilisateurs d’un jardin partagé.

Quel rapport entre les biens communs et Internet ?

Internet a permis l’éclosion de centaines de communautés, de milliers de sous-cultures. Il a donc développé en même temps l’importance des biens communs, car ces communautés créent des contenus qui n’appartiennent à personne et à tous les membres de la communauté en même temps. Ainsi, les contenus de Wikipédia n’appartiennent pas à la fondation Wikipédia, ils n’appartiennent pas à chacun des individus qui ont contribué à Wikipédia, ils appartient plutôt à l’ensemble anonyme, flou et vaste de tous les contributeurs réguliers et occasionnels de Wikipédia. La propriété de l’ensemble des contenus wikipédiens ne peut pas être rattaché à une seule entité identifiable.

Ce phénomène d’appartenance communautaire des biens, matériels ou immatériels, n’est pas neuf dans l’histoire de l’humanité. Les peuples ont toujours eu des coutumes qui les différenciaient des autres, qui leur «appartenaient». De même dans les petites communautés comme les villages du Moyen-Âge, certaines forêts ou pâturages n’étaient pas appropriés et pouvaient servir à l’usage de tous, dans le respect de certaines règles. Internet a permis le retour de ces formes de mise en partage de ressources, devenues minoritaires lors du passage à l’ère industrielle. 

Des biens qui peuvent inquiéter les États et les entreprises traditionnelles

Les États ne sont pas toujours favorables au développement des biens communs car les modes de gouvernance flous et l’absence d’identité stable des communautés donnent lieu à un mode de production difficile à contrôler et taxer. Les entreprises renâclent à laisser le champ libre à la réutilisation par des communautés fortes de leurs produits car elles risquent la dilution de leurs marques, deviennent contraintes dans leurs politiques économiques et peuvent perdre le contrôle de la production. Supposons par exemple que Coca-Cola publie la recette de son soda: l’entreprise permettrait à chacun de produire exactement le même Coca chez soi et perdrait son marché déjà entamé par la diffusion de recettes de Coca non-officiels.

L’arrivée du numérique a rendu cette perte de contrôle particulièrement marquée pour les entreprises qui produisent des biens immatériels car la faiblesse des coûts de reproduction a fait disparaître le caractère rival de leurs produits. Cette rivalité avait pu être maintenue avant l’arrivée du numérique, via la rareté des supports. En effet, les biens immatériels sont des biens publics, c’est-à-dire non rivaux et non-exclusifs. L’éclosion de lois et de logiciels qui essayent de freiner la diffusion des contenus «protégés» sur Internet montre bien que l’instauration de telles barrières est purement artificielle. Un morceau de musique peut être joué sur toute la planète sans risque d’épuisement ou de surexploitation1.

Inversement, on peut observer des entreprises qui basent l’entièreté de leur réussite sur le soutien d’une communauté, et ce à des échelles très diverses. Cela va du journal de niche qui compte presque autant de lecteurs que de soutiens financiers ou d’amis au producteur de téléphone doté d’une base mondiale de primo-adoptants convaincus. Certaines entreprises diffusent même sous licence open-source leur production, telles Mozilla qui développe le navigateur Firefox ou Arduino qui développe des micro-contrôleurs. Elles redonnent par là à leurs communautés le contrôle de leur production car elles donnent à n’importe qui le droit de reprendre leur produit et de mieux le développer ou le vendre.

Quels enjeux pour les biens communs à l’ère du numérique ?

Toutes les communautés ne sont pas également immunisées contre les risques d’accaparement des biens communs qu’elles entretiennent, et certaines doivent même se battre pour ne pas être sans cesse censurées.

Si les communautés du logiciel libre ou les utilisateurs de licence Creative Commons se sont très vite dotées d’un appareillage juridique qui permet de contrôler ces risques, beaucoup de pratiques communautaires s’articulent autour de produits commerciaux mais ne sont encouragées que sur le bout des lèvres par l’entreprise qui développe le produit, quand bien même leur département marketing déclare vouloir créer une «communauté d’utilisateurs».

Les outils les plus utilisés pour mettre à l’amende les participants les plus actifs sont les infractions au droit des marques ou au droit d’auteur. Ainsi de Nutella qui fait censurer le Nutella Day ou du comité des Jeux Olympiques qui interdit toute reproduction amateure du logo des jeux à l’intérieur du parc olympique. Inversement, George Lucas a toujours autorisé avec bienveillance la récupération communautaire de sa saga, ce qui explique les inquiétudes légitimes des auteurs de remix et parodies quand Disney a racheté la franchise.

Quelles mesures pour protéger les biens communs ?

La protection des données personnelles, l’assouplissement du droit d’auteur et la préservation de la liberté de communication sont autant d’axes essentiels pour la préservation des biens communs.

La protection des données personnelles permet principalement aux membres des communautés de s’en retirer s’ils le veulent et de ne pas voir leurs contributions marchandisées et revendues, parfois légalement comme dans le cas d’Instagram. Elle leur permet aussi de pouvoir se protéger des autres membres de la communauté en contrôlant les informations personnelles qui peuvent être diffusées. L’assouplissement du droit d’auteur permettrait à la multitude d’artistes en herbe qui fleurit sur la toile de diffuser facilement leurs remix et aux fans des artistes connus de ne pas être condamnés pour la promotion gratuite qu’ils font à ces mêmes artistes. La préservation de la liberté de communication est un prérequis pour la pérennité de toute communauté. Dans le monde physique les individus ne peuvent s’associer librement qu’en parlant librement. De même dans le monde virtuel.


  1. Au contraire de nombreux économistes ont défendu que la valeur des biens immatériels s’accroît au contraire à mesure qu’ils sont le plus largement utilisés, la logique étant que plus les contenus sont diffusés, plus leurs créateurs sont populaires et que cela leur bénéficie. 

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