Le libéralisme moderne et le paternalisme des choses

Will Wilkinson, un ancien collègue de Cato qui se désigne comme un simple libéral, a récemment écrit une analyse riche et nuancée de l’état de surveillance et de son incompatibilité avec le libéralisme.

En un mot, si vous êtes libéral, selon lui, vous devriez vous opposer à la surveillance car cela va contre la liberté de l’individu. Cependant, il y a comme un problème. Son analyse sonne libertarienne:

L’état actuel, soit-disant libéral, ne peut être considéré en l’état comme compatible avec une compréhension classique du libéralisme. C’est généralement ignoré, et la faute en revient aux libertariens qui sème la confusion dans les rangs libéraux.

Le libertarianisme, tel qu’il est appris et enseigné, n’ai pas tant une philosophie du gouvernement qu’un argument fondamental contre la légitimité de tout gouvernement. Les libertariens tendent à rejeter les justifications standard de l’autorité politique. Les libéraux, au contraire, veulent défendre la possibilité d’un État juste et légitime. Ils se sont habitués à rejeter de telles argumentations. Mais il serait pour autant ridicule et illogique de fonder la légitimité de l’État existant sur la fausseté de sa critique libertarienne. C’est pourtant ce que je rencontre en permanence. Il y a quelque chose dans la dialectique libertarienne qui conduit les libéraux à identifier les pratiques illégitimes et anti-libérales de l’État existant avec la description qu’en font les libertariens et par conséquent à justifier l’État existant en critiquant les libertariens.

Simplifions un peu.

Les libéraux modernes ont quelques soucis à concevoir logiquement la politique. Ce n’est pas nécessairement leur faute, de fait nous avons tous cette sorte de problème. Mais à cause d’une faille dans les argumentations libérales modernes, les libertariens rendent aux libéraux la vie difficile. C’est pourquoi un monde sans libertariens rendrait aux libéraux la possibilité de critiquer les errements des États existants. Vu la puissance institutionnelle de la gauche, on peut même suggérer que ce serait un monde où l’État de surveillance aurait définitivement disparu.

En un sens ce que Willy dit est vrai: certains libéraux modernes comme Sean Wilentz ont argumenté que le libertarianisme était le Mal et que les ennemis de mes ennemis sont mes amis, même si mon ami est le mec dans la tour du panoptique.

Mais plus profondément, je pense que Willy manque un élément essentiel: les libéraux aiment l’état de surveillance car le libéralisme le requiert à un moment ou un autre.

Pour contrôler le respect des centaines de lois par les citoyens, pour s’assurer de leur bonne santé et de leur régime alimentaire, pour les empêcher de se droguer ou de jouer leur argent, pour contrôler que ses citoyens aient un comportement «social», l’État libéral doit les suivre à la trace. La promotion du bien-être des citoyens est après tout la raison de son existence et le domaine où il se doit de briller par son efficacité.

Le terrorisme n’est qu’une excuse parmi d’autres pour un État de surveillance. Nous nous dirigeons à toute vitesse vers le paternalisme des choses. Lisons une des manchettes du Washington Post d’aujourd’hui:

Ils auront l’air de deux Zeppelins géants aux dessus du Maryland, peut être en route vers un match de foot quelque part sur la côte affairée. Mais leur mission n’a rien à voir avec le sport et tout à voir avec la guerre.

Les aérostats déployés par les militaires en Irak et Afghanistan transportent entre autres des caméras pour contrôler les mouvements des insurgés et même des soldats américains. Lorsque le sergent Robert Bales a assassiné 16 civils à Kandahar en mars 2012, un aérostat l’a capturé à son retour du massacre vers la base, un fusil à la main et un châle sur les épaules.

Les mercenaires de Raytheon se sont l’année dernière entraîné à ne pas attirer l’attention de ces caméras capables de repérer des individus à plusieurs dizaines de kilomètres de distance.

Aux États-Unis, Big Brother vous observe pour prendre soin de vous. Et cette éthique du care est au cœur du libéralisme moderne. Si un jour un système d’aérostat couvre les États-Unis pour prendre soin des américains, non seulement ceux-ci seront d’accord avec mais en plus ils seront aux commandes.

Si Will pense que le libéralisme est incompatible avec l’État de surveillance, c’est parce que sa conception du libéralisme est assez classique. Je l’en félicite et signale que je me considère aussi comme un libéral classique.

Tous les deux, nous sommes d’accord pour affirmer que nos États passent la majeure partie de leur temps à scruter notre quotidien et que cela met en danger nos libertés tout comme cela réduit la légitimité de l’État. Nous ne voulons pas terminer dans un panoptique et essayons de trouver des solutions pour y échapper.

Malheureusement, comme tous les libertariens le savent, les deux idéologies dominantes aux États-Unis, le conservatisme et le libéralisme moderne, sont très accommodantes quand il s’agit des pouvoirs de l’État. La plupart des joueurs des deux équipes se félicitent du «progrès» du pouvoir, d’autant plus quand c’est leur camp qui a le sceptre en main.

Ce n’est que lorsqu’ils perdent le manche des miracles arrivent. Les conservateurs deviennent tout d’un coup des défenseurs acharnés de la liberté comme au Tea Party. Les libéraux modernes se transforment en zélotes des libertés civiles. Il reste que ceux qui sont au pouvoir étendent sans cesse la portée de ce pouvoir. Moussez, rincez, répétez.

Nous, les libertariens, continueront cependant à nous opposer à ce jeu sordide. Sans nous excuser ou multiplier les exceptions. Afin de rendre malades les amis du panoptique. Je dirais qu’ils le méritent, quelque soit leur étiquette idéologique.

À propos de Jason Kuznicki

Jason Kuznicki a reçu son doctorat en histoire de l'université Johns Hopkins en 2005. Sa thèse a remporté le prix Chateaubriand. Il travaille à l'institut Cato sur la censure, les rapports Église-État et les droits civils d'un point de vue libertaire.

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