Est-ce qu’Internet est bien ou mal ? Oui.

Gezi pendant la répression

Toutes les images ont été prises par Mstyslav Chernov et sont sous CC-BY-NC.

Le gaz lacrymogène est un bon professeur

Il m’a appris que ce qu’ils disent est vrai. Le pire peut révéler le meilleur. Il m’a appris qu’on peut s’habituer à presque tout, y compris à la sensation d’étouffement et de mort imminente. Il m’a appris à savourer le simple plaisir de l’air frais.

Le gaz lacrymogène m’a même appris quelque chose à propos d’un sujet que j’ai étudié pendant des années comme experte académique des médias sociaux. Après chaque rafale de gaz, les protestants sortaient leur téléphone de leur poche et se branchaient sur les réseaux sociaux pour y apprendre les derniers événements ou les reporter eux-mêmes. Twitter était devenu la structure capillaire d’un mouvement sans leader visible, sans structure institutionnelle. Sans nom même.

J’étais à Gezi pour étudier le soulèvement, les rébellions de l’ère numérique. Mais mon esprit continuait à virevolter. Quelques jours auparavant, les premières révélations de Snowden avait fait le tour du monde. Nous allions en apprendre beaucoup sur les capacités de la National Security Agency: qu’elle peut accéder aux comptes Skype et Facebook de n’importe qui, qu’elle peut mettre sur écouter les câbles sous-marins, qu’elle peut hacker les liens entre les bases de données des grands fournisseurs comme Google ou Yahoo. Et nous allions apprendre qu’elle peut réduire au silence toute rébellion de l’industrie.

Ce n’était pas vraiment une surprise, après tout. La mission de la NSA est de collecter des «signaux» et de l’«intelligence». Mais l’échelle de la surveillance était déroutante. Il était seulement possible parce que les compagnies de télécommunications et du numérique ont amassé pendant des années autant de données que possible sur leurs clients. Snowden n’a pas simplement révélé la surveillance de la NSA, mais aussi jusqu’à quel point l’État et l’industrie se sont alliés pour nous surveiller.

Cette alliance peut contrôler tous vos clics et le fait souvent. De fait, les non-clics sont aussi très suivis. Facebook garde vos statuts publiés mais aussi ceux-ci supprimés ou jamais publiés, pour comprendre pourquoi ces suppressions.

Ces clics sont de plus en plus reliés à nos vies «déconnectées». Les bases de données d’électeurs se targuent de connaître les adresses IP de tous les électeurs américains. Ils peuvent agréger ces données avec des relevés fiscaux, des factures, des casiers judiciaires et des fiches de paye pour cibler précisément les populations.

Pourquoi avons-nous donné toutes ces informations ? Pour la même raison qui a poussé les manifestants suffocants à sortir leur téléphone au milieu des tourbillons de gaz. Le numérique est souvent le moyen le plus simple de communiquer avec les autres humains, sinon le seul. Et il existe peu de choses plus importantes pour un humain que de communiquer avec ses semblables. Ce n’est pas par hasard qu’une des peines les plus dures dans beaucoup d’États soit l’isolement et le confinement. Les humains sont des animaux sociaux. Notre cœur vit d’interactions.

Pourtant plus nous nous connectons aux autres, plus les gouvernements nous observent en train de créer des liens et plus nous perdons en indépendance. Il reste que lorsque j’étais au parc Gezi, j’observais comment le numérique nous permet de mieux nous auto-organiser. J’ai vu qu’il nous permet de faire sentir aux gouvernements notre désaccord et nos protestations.

La résistance et la surveillance : la conception actuelle des outils numériques rend les deux inséparables. Cela pose de vrais problèmes de conceptualisation. Vous savez que les généraux combattent toujours la guerre précédente. Nous sommes comme des généraux d’arrière-garde. Notre compréhension des dangers de la surveillance est toujours ancrée dans l’expérience des totalitarismes. Mais la guerre a changé. Nous sommes dans un nouvel environnement, qui demande de nouveaux outils conceptuels.

Gezi pendant la répression Gezi pendant la répression

Le monde tremble, manifestation après manifestation

Tahrir. Occupy. Syntagma à Athènes. Les Indignés. L’Ukraine. Et je ne référence que quelques uns des événements les plus spectaculaires. Les mouvements changent de formes et ne défendent pas toujours des causes louables pour tous. Les Anonymous, les anti-vaccinations, le slow food, le Tea Party ou la Manif pour tous divisent. Mais ils se rejoignent dans leur capacité à rassembler des gens qui partagent les mêmes opinions, à se nourrir de cette reconnaissance collective, à forger des récits alternatifs. Tout comme au parc Gezi.

Les manifestations à Gezi ont commencé en mai, lorsqu’une petite manifestation a eu lieu contre un juggernaut inopposable, le gouvernement dirigé par le parti de la Justice et du Développement (AKP). Gezi est un parc relativement peu connu mais c’est aussi un des derniers espaces verts du côté de la place Taksim, dans le cœur nocturne et artistique de la ville historique. Le premier ministre Recep Tayyip Erdogan voulait y faire construire un centre commercial d’inspiration ottomane. Pour beaucoup, il était difficile d’imaginer un pire sort pour ce coin vibrant de vie qu’un tel étalage de kitsch. Le plan d’Erdogan rencontra la désapprobation générale des résidents, à savoir des locaux, des artistes, des jeunes cadres et des LGBT.

Les manifestations ont eu de l’écho. L’AKP est généralement estimée en Turquie, car l’économie s’est développée durant son règne et le parti a lancé plusieurs politiques populaires comme des programmes d’assistance sociale. Lors des dernières élections de 2011, les leaders ont été réélus pour la troisième fois avec une solide majorité. Pourtant l’AKPa commis l’erreur d’éroder les contre-pouvoirs en installant ses fidèles dans tous les rouages de l’administration. Et ses projets de rénovation urbaines gargantuesques, même s’ils sont économiquement porteurs, ont souvent signifié la ruine de l’atmosphère fragile du cœur historique d’Istanbul à coup de quartier résidentiels et de centres commerciaux. Pire, les contrats de construction vont quasi toujours à ceux qui ont les bonnes grâces du gouvernement.

Tous ces enjeux ont été très peu discutés dans les médias turques, en partie parce que quelques grands groupes industriels contrôlent la télévision et les journaux qui passent leur temps à diffuser des sycophantes du gouvernement. Les quelques journaux qui ont osé critiquer le gouvernement ont été matraqués par des redressements fiscaux exorbitants qui ont miraculeusement disparu lorsqu’ils sont rentrés dans le rang.

Toutefois la Turquie est un pays très connecté. Il est difficile de trouver un jeune sans téléphone portable à Istanbul et de plus en plus ceux-ci ont une connexion Internet. C’est pourquoi les gens ont appris en ligne que lorsqu’une petite douzaine de manifestants ont essayé d’empêcher les bulldozers de déraciner les arbres, ceux-ci ont été arrosés de gaz poivre puis leurs tentes ont été brûlées. Twitter n’est pas une compagnie télévisée avec une ligne éditoriale claire que l’on peut acheter. Dès lors, lorsque quelques centaines supplémentaires de manifestants ont de nouveau été gazées et arrosées, les gens l’ont de nouveau appris en ligne, et les manifestations ont exponentiellement grossi. Il y avait bientôt des dizaines de milliers de personnes dans la rue qui protestaient contre la police dans les rues d’Istanbul.

La résistance aux violences policières, coordonnées uniquement par Internet et bouche à oreille, est devenue si massive que CNN International l’a couverte en direct. En même temps, la CNN Turquie diffusait un documentaire sur les pingouins. Lorsque quelqu’un a fait une photo des deux émissions côte à côte, l’image est devenue virale et les pingouins sont devenus le signe de ralliement inattendu du soulèvement. Gezi pendant la répression Gezi pendant la répression

Le marketing dans un colloque à Philadelphie

J’étais à Philadelphie lorsque les manifestations ont explosé, dans un colloque appelé Data-Crunched Democracy, hébergé par l’Annenberg School for Communication de l’Université de Pennsylvanie. Ce devait être excitant et un peu contradictoire. Mais j’étudie les mouvements sociaux et les nouvelles technologies. J’ai visité Tahrir et Zuccotti. Et à présent c’était à Istanbul, ma ville natale, qu’un mouvement similaire démarrait. L’épicentre était à quelques pas de l’hôpital où je suis né.

Voilà donc où j’étais. À une conférence que j’attendais depuis des mois mais assise au fond en train de tweeter sur les gaz lacrymogènes à Istanbul.

Plusieurs représentants de l’équipe de campagne d’Obama et de Romney étaient là, ce qui voulait dire qu’un certain nombre de personnes ne m’aimaient probablement pas. Quelques mois plus tôt, dans les colonnes du New York Times, j’avais argué que des données de campagne plus riches voulaient dire une démocratie plus pauvre. Les campagnes politiques ciblent de plus en plus les voteurs américains, en nous montrant ce que nous voulons voir tout en nous cachant ce que nous n’aimons pas.

Bien sûr, ces tactiques sont aussi vieilles que la politique. Mais l’ère du numérique les a fait changer d’échelle, et d’effets. Le pointer du doigt m’a valu quelques ennemis. Le directeur de campagne d’Obama, quelques temps plus tard dans le Times, avait caricaturé mon propos pour me discréditer en déclarant que les gens croyaient qu’il «fouillait leurs poubelles pour y découvrir leurs carnets intimes», ce qu’il qualifiait de «tas de fariboles». Il a raison. Les données qu’il cherche sont en ligne et il est certain qu’il les fouille.

Que savons-nous de leur usage de la «Big-Data»1 ? En 2012, toujours dans le Times, Charles Duhigg révélait que le supermarché Target peut à présent prédire quand une femme est enceinte ou non, avant qu’elle l’ai dit à qui que ce soit, en fonction de sa consommation. C’est utile car la naissance d’un enfant signifie souvent des changements profonds dans la vie d’un individu, y compris dans ses habitudes de consommation. C’est donc le moment indiqué pour lui mettre le grappin dessus. Un grappin qui dure parfois des décennies. Duhigg racontait comment un père avait été remonter les bretelles d’un gérant parce que le magasin avait envoyé à sa fille adolescente des coupons de réduction pour des produits d’allaitement. Il reçut des excuses, puis alla s’excuser lui aussi lorsqu’il apprit que sa fille était bel et bien enceinte.

Le marketing personnalisé n’a rien de nouveau. Mais de nouveau, la différence est l’échelle. Dans une étude récente publié dans les Proceedings de la National Academy of Science, des chercheurs ont montré que la simple connaissance de ce qu’une personne a «aimé» sur Facebook suffit à construire un profil psychologique relativement fiable du sujet, à l’inclusion des orientations sexuelles, de l’appartenance sociale, des croyances religieuses et politiques, des traits de caractère, du niveau d’éducation, de l’usage de psychotropes, de l’âge, du genre et du statut marital. Dans une autre étude, des chercheurs sont arrivés à montrer de manière assez convaincante que les statuts Facebook permettaient de classer les usagers selon plusieurs traits indiquant un caractère narcissique ou psychopathe. Enfin une troisième étude a montré qu’il était possible de dépister les prémices d’une dépression à partir de l’usage fait de Facebook.

Souvenez-vous que les chercheurs en question n’ont pas demandé aux gens de remplir une seule question. Tout ce qui a été réalisé était de la modélisation. Il faut trier les miettes de données que nous balançons négligemment pendant nos activités en ligne. Et ces études ne sont probablement que le sommet de l’iceberg parce que la plupart des bases de données sont inaccessibles et les compagnies refusent généralement de nous dire ce qu’elles en font vraiment.

Au dit colloque, lorsque mon tour vint, j’ai cité une étude récente de Nature sur le comportement électoral. En modifiant les messages publicitaires des candidats de sorte qu’ils apparaissent comme venant des contacts des personnes plutôt qu’impersonnels, les chercheurs ont montré qu’ils pouvaient convaincre plus de gens à participer aux élections. Combinez cela avec des profils psychologiques et notre campagne cybernétique pourrait atteindre un niveau de manipulation bien pire que celui des publicités télévisuelles.

Comment est-ce que ça se passe ? Supposez que certaines personnes ont tendance à voter conservateur lorsqu’on leur présente des scénarios apocalyptiques. Si votre profil psychologique vous range dans ce groupe, une campagne pourrait simplement déclencher vos peurs pour vous faire voter. Quand à votre voisin, si au contraire les scénarios de fin du monde ne lui font ni chaud ni froid, mais s’intéresse fortement à la reproduction des pingouins en Alaska ? On lui présentera cet enjeu mineur comme un point central du discours d’un des candidats. Tout est individualisé mais tout est opaque. Chacun vit dans sa bulle en ne voyant pas ce les autres voient.

Vu que les élections sont généralement gagnées à quelques dixièmes de pour-cent près, il paraît donc vraisemblable que la victoire soit à la portée du premier parti qui saura apporter quelques améliorations aux algorithmes de Google ou de Facebook ou du moins les utiliser à leur profit.

Je ne sais pas si les responsables de campagne du colloque étaient aussi excités à cette idée que j’étais inquiète. Mais lors d’une pause j’ai interrogé le responsable de l’équipe scientifique d’Obama qui auparavant ciblait les clients des supermarchés. Je lui ai demandé si ce qu’il fait à présent ne le dérangeait pas. La question n’est pas de savoir qui gagne, je lui dis, mais comment. Ce sera toujours le plus riche et technologiquement à la pointe qui gagnera. Il haussa les épaules et me sortit le cliché le plus banal pour me répondre : c’est simplement un outil. «Vous pouvez l’utiliser à bon ou mauvais escient mais ce n’est qu’un outil». Les humains se sont toujours battus mais peu importe que ce soit avec des bâtons ou des armes nucléaires.

Je suis retourné à Twitter, dans les échauffourées de ma ville natale.

Gezi pendant la répression Gezi pendant la répression

Les manifestations à Istanbul in vivo

Je suis arrivée à Istanbul quelques jours plus tard. Les locaux discutaient de la meilleure manière de combattre légalement les plans d’Erdogan. Ils avaient à faire à un labyrinthe kafkaïen exemplaire. Les requêtes pour voir les plans des constructions à venir disparaissaient des registres. Les bureaucrates trop sympathiques étaient assignés ailleurs. Les pétitions finissaient dans le caniveau. Il était même impossible de savoir ce qui aillait être exactement construit. Les lois de préservation du patrimoine semblaient avoir perdu toute effectivité.

Beaucoup m’expliquèrent que c’est le gouffre entre la télévision et le terrain raconté par Twitter qui les avait amené à Gezi.

Je savais que la télé censurait, mais à ce point, je n’imaginais pas. Ce n’est pas la même chose que d’être insulté discrètement et à ciel à ouvert. Je devais venir manifester.

Je demandais ce que les gens comptaient faire dans le parc. Beaucoup n’en avaient aucune idée. Au départ, ils voulaient simplement montrer qu’ils étaient là, montrer leur mécontentement, clore la dissonance cognitive entre leur flux Twitter et leur télévision.

Les personnes âgées remerciaient Internet. Les parents juraient qu’ils s’excuseraient auprès de leurs enfants lorsqu’ils les grondaient à cause du temps passé devant les écrans:

Ils avaient raison et nous avions tort. Nous n’avions pas compris nos enfants. Rien de tout cela ne serait possible sans Internet. Internet, c’est la liberté.

Le récit partagé sur Internet divergeait profondément de celui du pays que je venais de quitter, abasourdi par les révélations de Snowden. Les ventes de 1984 avait explosé sur Amazon. Le roman dystopique avait fait un bond de 6000%. Beaucoup considéraient que nous vivons désormais dans Océania. L’État de surveillance totalitaire et ubiquitaire était rendu possible par le numérique, avec un délai de 30 ans sur l’annonce orwellienne.

Mais l’analogie est fallacieuse. La surveillance invasive et permanente est réelle, et sans doute encore pire que ce que nous savons. Mais cela a peu à voir avec 1984.

Certains utilisèrent une autre métaphore: le panoptique. L’expérience de pensée avait été inventée par Bentham puis popularisée par Foucault. Bentham imaginait une prison avec une petite tour au centre, conçue de sorte que les gardiens du centre pouvaient observer sans être observés, et que les prisonniers ne pouvaient pas se voir. La présence diffuse des gardes omnivoyants mais invisibles devait faire internaliser aux prisonniers la surveillance, selon Bentham. Foucault reprit la métaphore pour décrire comment nos sociétés construisent de la discipline.

Mais là encore, l’analogie est fallacieuse. Le panoptique a peu à voir avec la surveillance des démocraties libérales. Le problème n’est pas que les analogies ne soient pas justes, mais qu’elles nous induisent profondément en erreur.

Dans 1984, l’anti-héros, Winston Smith, vit dans des conditions misérables. Tout est gris. Il mange du pain rassis. Les caméras mais surtout les informateurs sont partout. Le sexe est banni. Les enfants espionnent leurs parents. Si un citoyen défie les règles d’Océania, on lui place une cage de rats sur le visage.

Océania contrôle ses citoyens par la peur. Cet État était inspiré par l’Allemagne nazie et la Russie soviétique. 1984 parle de surveillance, certes, mais dans une société où les pouvoirs de l’État sont totalement illimités. Océania est totalitaire.

Le panoptique est une expérience de pensée: un modèle de prison pensé pour contrôler une société de prisonniers. Mais nous ne sommes pas prisonniers. Nous ne sommes pas confinés dans des cellules, sans droits ni parole.

Dans notre monde, le plaisir n’est pas banni, il est encouragé et célébré, bien que principalement sous la bannière de la consommation jubilatoire. Rares sont ceux qui vivent dans la peur de l’État au quotidien. Seules certaines communautés défavorisées comme les immigrants, certaines minorités comme les Roms en Europe souffrent d’entraves à leur vie quotidienne sous la forme de lois et pratiques répressives.

Pour comprendre la surveillance actuelle, nous devons aller au delà de ces allégories qui parlent d’un système de contrôle très différent. Nous devons considérer que le pouvoir de la surveillance est en cours de conceptualisation par ceux qui la réalisent, là maintenant, dans les gouvernements et corporations.

Nous devons mettre à jour nos cauchemars. Gezi pendant la répression Gezi pendant la répression

Le parc Gezi était un endroit de célébration et résistance

Il avait la vivacité débordante d’un chat sauvage et la solidarité humaine qui surgit après les catastrophes.

Une après-midi, lorsque je discutais avec un groupe de jeunes gens, une vieille femme habillée de manière traditionnelle s’est approchée de nous. Elle fondit en larmes:

Ils gazent des jeunes gens. Je n’arrive pas à supporter l’idée.

Une jeune femme habillée en short et sneakers, portant un anneau au nez et des tatouages, la prit dans ses bras.

Peu après une femme d’âge moyen m’offrit des pâtisseries, des börek:

Je ne sais pas manifester, mais ces enfants savent. Et je sais cuisiner.

Plus tard, j’étais en train d’interviewer un groupe de jeunes gens qui avaient pendu des panneaux qui condamnaient la censure des médias. Les messages avaient été traduits dans une douzaine de langues. Le soir tombant augmentait la probabilité d’une intervention militaire. Une jeune femme pris un marqueur et écrivit son type sanguin sur son bras.

Vous êtes à ce point déterminée ? Nous sommes un arc-en-ciel et Erdogan veut nous peindre en noir. Nous n’abandonnerons pas.

Le parc était bel et bien comme un arc-en-ciel. J’ai loupé le derviche tourneur avec son masque à gaz et sa jupe rose virevoltante mais j’ai vu les batteurs de tambour avec leurs casques (et masques à gaz). Les fans de foot accouraient en grand nombre, de même que les gays et lesbiennes qui étaient d’un coup bien mieux respectés que ce que j’ai jamais vu en Turquie. La communauté LGBT a même réussi à ce que les supporteurs de foot, machos et bruyants, arrêtent un temps d’utiliser PD comme insulte, ce qui est pourtant standard dans les slogans footballistiques en Turquie, pour chanter «Sexist Erdogan». Des musulmans dévots distribuaient de la nourriture pour célébrer la naissance du prophète tandis que des féministes brandissaient des stickers proclamant «Mon corps, ma décision». J’ai même vu un homme enveloppé par un drapeau turque taper en rythme avec un groupe kurde autour d’un feu de camp. Vu les tensions ethniques en Turquie, ça aurait été impensable avant.

Tous étaient unis dans la résistance à l’autoritarisme de l’AKP et délibéraient de manière pluraliste. L’unité dans l’adversité tenait. C’est ce qui arrive lorsque les gens réalisent qu’ils ne sont plus seuls. C’est l’essence d’une manifestation. Elle vous empêche de vous sentir seul. C’est LE point commun de la rue et d’Internet : les deux nous rendent visibles les uns aux autres. C’est leur pouvoir.

La capacité d’Internet à briser «l’ignorance pluraliste», la notion erronée que vous êtes seul ou minoritaire à croire ce que vous croyez, alors qu’en fait c’est le contraire, est peut-être sa plus grande contribution aux mouvements sociaux. Les likes de Facebook sont souvent caricaturés comme ridicules, mais ils permettent à une personne de réaliser que son réseau social pense la même chose qu’elle, ce qui est socialement et politiquement puissant.

On apprend à vivre avec le gaz lacrymogène. Vous apprenez à rester calme tout en vous dirigeant vers l’air frais. Vous vous souvenez que le gaz ne vous tuera probablement pas, mais que la grenade pourrait frapper votre tête ou un autre organe essentiel et ça pourrait vous tuer. Je portais un casque de vélo et la plupart des gens portaient des casques de construction vendus par les Roms à la sauvette. En aparté, remarquons que les vendeurs à la sauvette fournissaient aux participants dès le premier jour des bombes de peinture, des lunettes et d’autres essentiels pour manifester. Avez-vous déjà vu une meilleure gestion du stock que chez les vendeurs de rue ?

La seule chose qui manquait était les masques à gaz. Ils furent quasi immédiatement épuisés à Istanbul et les vendeurs de rue n’avaient que des masques chirurgicaux qui ne servaient à rien contre le gaz. Les gens qui respiraient trop de gaz vomissaient ou s’effondraient sur le sol en se tordant de douleur. Les équipes de brancardiers improvisées et équipées de vieilles portes accouraient. La plupart récupéraient. Quelques uns étaient envoyés à l’hôpital. Quelques uns frappés à la tête par les grenades moururent.

Les protestants devinrent rapidement des experts en gaz lacrymogène. Ils pouvaient regarder une grenade et vous dire ce que c’était, qui l’avait fait et ce que ça faisait. «Celle-là, c’est la pire, elle vous fait toujours vomir» me dit un jour un manifestant en pointant une grenade parmi une douzaine qu’il avait aligné hors de sa tente. Les discussions allaient bon train sur les meilleurs remèdes. Le vinaigre et le citron avaient été abandonnés pour un mélange d’antacides et d’eau. Je faisais confiance car le groupe était globalement éduqué, certains d’entre eux étaient chimistes ou médecins. Par exemple lorsque les manifestants remarquèrent que l’eau des canons brûlait la peau, des échantillons furent envoyés dans un laboratoire qui découvrit que du gaz poivre avait été ajouté à l’eau. Des officiels reconnurent quelques mois plus tard.

Après que la douleur horrible dans nos gorges, yeux et bouches se soit un peu calmée, nous sortions nos téléphones et allions sur Twitter. Ce n’était pas par vanité ni une manière désespérée d’informer les amis que nous allions bien, même si rassurer les autres sur notre état faisait partie de la chose. C’était simplement que nous n’avions aucune idée de ce qui se passait ailleurs, même de l’autre côté du parc. Les médias sociaux était une ligne de vie, et Twitter fut le plus utilisé à cause de sa simplicité et brévité, aussi parce qu’il est possible de suivre sans être suivi. Les utilisateurs peuvent interagir avec un grand nombre de gens plutôt que seulement avec ceux qui veulent bien être leur «ami».

Avant que j’arrive à Gezi, je passais une partie de mon temps à trier les tweets du parc et de Turquie. À présent j’observais et j’écoutais et j’étais moi-même assez ignorante de ce qui se passait. Je n’avais pas la vue aérienne des événements que procure Twitter. Mes amis m’envoyaient des questions du style «Que penses-tu de la dernière déclaration d’Erdogan ?» et je n’avais aucune réponse. «Je suis dans le parc, pas sur Twitter».

Nous allions donc sur Twitter quand nous pouvions. La connectivité était généralement bonne, sans doute parce que la majorité des compagnies de télécoms avaient décidé de stationner des camions-répéteurs dans les rues avoisinantes. Twitter était une manière de vérifier si les dernières grenades étaient un coup isolé ou le signal d’envoi d’une nouvelle opération d’envergure pour essayer de nettoyer le parc. Est-ce que des véhicules blindés venaient dans notre direction ? Où était le gouverneur ? Est-ce qu’il y a des signes annonciateurs de négociations ? Les nouvelles, les conversations, les images, les recettes pour neutraliser les gaz lacrymogènes, les appels à donation, les visites de célébrités, voilà ce qui faisait vivre le réseau. Cela contribuait à construire Gezi.

Pourtant, tout cela ne signifie pas moins de surveillance en Turquie qu’en Europe ou aux États-Unis. En fait, il y en a probablement plus. Lors de ses premières années au pouvoir, l’AKP remplaça les montagnes d’archives papiers par des bases de données. Tout citoyen a à présent un numéro d’identité nationale qui lui donne accès aux services du gouvernement en ligne, des déclarations fiscales au cadastre. Pour beaucoup c’est un vrai soulagement d’avoir échappé à la vieille bureaucratie étouffante. Mais ces bases de données facilitent aussi la surveillance. Pour acheter une carte SIM ou aller à l’hôpital il vous faut fournir votre carte d’identité.

Les journalistes, les politiques et plus moins tous les gens médiatiquement importants croient que le gouvernement va bien plus loin en les mettant sur écoute. Les caricaturistes dépeignent souvent l’État comme une oreille géante. De fait, beaucoup défendirent que le gouvernement encourageait le maintien des infrastructures téléphoniques autour de Gezi parce que ça lui permettait de collecter les identités des manifestants. Il est probablement que dans une base de données se trouve la liste de tous les manifestants de Gezi.

Il reste qu’à court terme la rébellion a triomphé à Gezi. Les manifestations furent certes dispersées mais un jugement condamna le projet au nom des lois de conservation du patrimoine. Surtout la rébellion a triomphé en faisant émerger la politique dans les discussions quotidiennes. Les médias sociaux turques résonnèrent de débats passionnés. Les manifestants ont battu en brèche l’image d’un AKP inopposable. C’est sans doute cet esprit qui a permis l’émergence en décembre 2013 d’un scandale national mélangeant corruption et règlement de comptes internes aux partis avant alliés aux pays. La plupart des nouvelles sur ce scandale circulèrent d’abord sur les médias sociaux tandis que le gouvernement essayait de l’étouffer.

Sans surprise, le gouvernement a contre-attaqué. Ce mois de février, le parlement a passé une loi censurant Internet et légalisant la surveillance sans contrôle judiciaire. Les fournisseurs d’accès à Internet sont officiellement devenus les meilleurs espions du gouvernement. Gezi pendant la répression Gezi pendant la répression

On ne cesse de me demander si Internet est bien ou mal ?

Les deux, mon capitaine !

Le «mauvais» ne doit pas être assimilé à celui d’Océania ou du Panoptique dans les démocraties modernes. La coercition violente y est peu utile. Elle ne peut forcer les gens à faire ce que les gouvernements et grandes corporations ont besoin qu’ils fassent, à savoir voter pour eux, consommer leurs produits et travailler dans leurs entreprises.

Pour comprendre à quel point la surveillance actuelle est perturbante, il vaut mieux se tourner vers Gramsci, un penseur qui a vraiment vécu en prison. Antonio Gramsci fut mis en prison par Mussolini et y écrivit la majeure partie de son œuvre. Il y comprit l’essence réelle des puissants moyens de contrôle disponibles dans les États modernes. Ce ne sont pas la force ou l’emprisonnement. C’est la capacité de diffuser une idéologie. C’est le Brave New World d’Aldous Huxley, où les citoyens restent dociles grâce au soma, une drogue qui les rend heureux et béats.

Avoir l’hégémonie de la diffusion des idées est bien sûr plus facile à dire qu’à faire. Il ne suffit pas de bombarder les gens de publicité. Personne n’aime qu’on lui dise quoi faire ou penser. Nous devenons résistants à des méthodes marketing qui ont fonctionné il y a 30 ans. Il n’est pas non plus facile de monopoliser l’espace médiatique vu la fragmentation actuelle des médias 2. Est-ce qu’une entreprise arrivera vraiment à diffuser sur tous les canaux ? D’autant plus vu la vitesse à laquelle nous zappons ? Finalement, serait-il possible de convaincre tout le monde à la fois avec les mêmes arguments ?

La surveillance à base de Big Data est dangereuse justement pour la raison qu’elle offre une solution à ces problèmes. Il est possible de personnaliser en masse les messages à faire passer. Et des messages subtils sont plus difficiles à comprendre comme de la manipulation. D’autant plus si les gens ne savent pas que les messages en question sont réellement personnalisés. C’est pourquoi la NSA, Google ou les compagnies Internet font tout pour rester discrètes quand elles nous espionnent. Les clauses légales des services en ligne sont plein d’astuces juridiques imbitables en petits caractères, et pas toujours dans votre langue. Nous roulons des yeux puis cliquons sur suivant, nous ôtant nous-mêmes nos propres droits sans le savoir. Les directeurs de campagne ne laissent pas les électeurs savoir de quelles données ils disposent sur eux. Comme souvent vous n’avez peu ou pas de droits sur les usages faits des bases de données vous concernant, c’est de toute manière une affre de vous battre.

C’est pourquoi la dernière finesse dans les méthodes de diffusion des idées n’est pas la contrainte ouverte mais la séduction couverte, appuyée par les connaissances populaires. Ces méthodes ne produisent pas de bêtes pubs, elles créent un environnement qui vous moule imperceptiblement. L’année dernière, un article d’Adweek notait que les femmes se sentent moins séduisantes le lundi et que c’est sans doute le meilleur jour pour les cibler. Les femmes ont aussi mentionné le fait d’être grasses, seules et déprimées comme des “vulnérabilités” rendant moins belles, selon l’article. Pourquoi alors s’arrêter au lundi ? Il suffit d’aller chercher dans les bases de données celles qui correspondent à ces critères pour leur envoyer la pub ? Et pourquoi s’arrêter aux vulnérabilités connues ? De là à apprendre à créer les failles, il n’y a qu’un as. La vente de maquillage n’est peut-être que la pointe de l’iceberg.

Les grandes entreprises veulent utiliser ce pouvoir pour nous vendre des produits. Les partis veulent nous faire voter pour eux sur base d’une présentation sur mesure des points pertinents pour nous de leurs programme et candidats. Les deux veulent que nous cliquions, volontairement, sur des choix pré-calculés pour nous. Les diplomates appellent cela le soft power. Il ne génère aucune résistance comme le totalitarisme vieille génération, il est donc plus solide.

La technologie nous permet de supprimer certaines barrières à l’interaction avec les autres. En même temps, elle permet aux plus puissants d’étudier nos interactions en détail et de les utiliser pour nous rendre plus dociles. C’est pourquoi la surveillance actuelle, comme outil de séduction huxleyien, pourrait aboutir à des formes de contrôle bien plus terribles que celles des cauchemars d’Orwell. Gezi pendant la répression Gezi pendant la répression

Pourtant nous voici, parlant les uns aux autres. Et ils nous écoutent.


Ce récit a tout d’abord été publié sur Matter, le nouveau foyer pour les meilleurs écrits sur les idées qui modèlent notre avenir. Il a été traduit en français par Paul Neitse.


  1. expression commune pour signifier la quantité monstrueuse de données à présent disponible à propos de tout un chacun 

  2. NdT: Ce point là s’applique bien aux États-Unis mais nettement moins en France par exemple, où les grands médias utilisent très souvent les mêmes premiers titres.  

À propos de Zeynep Tufekci

Professeur assistant à l'University of North Carolina School of Information and Library Science en ethnosociology. Fellow au Center for Information Technology Policy

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