Rencontre mon super-moi

Notre quête dangereuse d’une façade parfaite

Est-ce que vous connaissez supermoi ? Il me ressemble mais est parfait. Il est toujours motivé, toujours raisonnable, toujours intéressé, a des tas de projets fascinants en route et travaille toujours sur quelque chose de vachement cool. Il a des opinions politiques mais est ouvert au débat. Il est le gars que je décris dans mes lettres de motivation, le personnage que je façonne soigneusement en ligne.

La plupart d’entre nous possède ce genre d’«avatars sur mesure», ces choses qui multiplient toutes nos qualités par onze (au moins). La personne que nous voulons que les autres croient que nous sommes. Celle qu’au fond de nous nous voudrions être. Notre personnage parfait.

Tout jeune déjà nous apprenons à faire complètement confiance à notre double idéal. Nous apprenons à bien présenter, à montrer quelle part de nous il faut montrer au reste du monde et où se cacher. Nous apprenons comment éviter nos défauts. Parce que les autres ont l’air tellement formidables.

Il y a quelques mois une étude sur la perception des autres qu’on avait via Facebook a été menée en Allemagne sur des étudiants. Les résultats n’étaient pas très surprenants. Voir défiler sans cesse des images et histoires qui donnent l’apparence que tout est parfait rendait les étudiants envieux, frustrés et ils se sentaient seuls. Pourquoi en serait-il autrement ?

Les pages d’accueil de nos médias sociaux font partie intégrante de notre vision du monde et nous avons appris à les faire ressembler à celles que notre personnage idéal aurait. Nous postons les meilleures photos de nos voyages, nous débarquons dans les meilleurs clubs et nous devenons amis avec les gens dont nous voulons gagner le respect, dont la reconnaissance nous importe.

À moins que nous ne puissions l’utiliser pour améliorer notre crédibilité dans notre groupe de pairs nous ne partageons pas les moments triviaux et ennuyeux de nos vies. Le linge que nous avons lavé, la poubelle que nous avons sortie, l’ennui de nos cours. Nous évitons de montrer nos échecs sauf pour montrer comment nous avons réussi à les surmonter. Lorsque nous nous plantons en ligne, nous espérons que personne n’a pris de capture d’écran et essayons de supprimer l’incident.

Inflation de perfection

Vous pouvez défendre qu’il est bon de savoir bien présenter. Il vaut mieux éviter de passer pour quelqu’un d’«étrange» ou «bizarre». Il vaut mieux éviter de blesser les autres. Et tout le monde fait pareil. C’est indispensable pour avoir un job ou se faire de nouveaux amis !

Le problème est que nous avons une idée fausse de la perfection. Nous apprenons que «différent» est pire, que les erreurs ne sont pas acceptables, que toute attitude ou conviction assumée est mauvaise parce qu’elle risquerait de vexer quelqu’un qui ne voudrait pas de nous.

C’est une attitude terriblement économiste par rapport à l’existence. Vous vous voyez comme un produit que vous essayez de vendre aux autres. Vous devez maximiser la valeur perçue pour maximiser le gain.

De même que l’économie financière, l’économie de la reconnaissance mène à l’inflation. Quand au début tout le monde ne faisait que bidouiller les spécs de son produit, à présent tout le monde doit être la plus grande révolution depuis l’invention des gaufres. Il faut laver plus blanc que blanc, avoir les cookies les plus chocolatés qui se fassent (jusqu’à la semaine prochaine).

Nous nous mettons dans des coins où on ne voit que la perfection : tout le monde doit être tellement beau, tellement parfait, alors que je ne suis qu’un mec moyen qui un mercredi soir traduit ce texte tout en écoutant de la musique sur son lit. Bien sûr j’ai l’impression que je n’arrive pas à la hauteur des autres.

Ce qui est probablement le pire aspect de cette situation stressante, déprimante, démotivante et frustrante est que nous ne pouvons vraiment reporter la faute sur quiconque. Il n’y a aucune machinerie diabolique pour créer la race de rat dont nous faisons partie. Personne ne nous a jamais forcé à nous comporter ainsi. Nos parents, professeurs et nous-mêmes avons voulu bien faire.

Faux amis

Notre personnage idéal, notre «moi 2.0» n’est pas notre ami. Il est un but inatteignable, un défi perdu d’avance, une tâche déjà échouée. Même si, de ce que nous percevons, personne d’autre n’échoue.

Il est toujours facile de demander aux autres de changer. Mais comment les autres peuvent-ils s’attendre à ce que vous surviviez à cette chimère que vous avez construite ? Au fond, est-ce que ce défi lancé à tous sauf soi-même ne peut être remis à la semaine ou l’an prochains ?

La plupart d’entre nous ne sont pas aussi formidables qu’on veut bien le montrer. Et alors ? Je vous demande d’être imparfait en public, d’être fainéant, triste, stressé, seul. Faites vôtres ces émotions toutes à la fois désolantes et brillantes où vous vous sentez vous-mêmes. Pardonnez aux autres qui ne résistent pas à leur double idéal.

Nous lançons les gens dans des situations complètement schizophréniques. Sur Twitter par exemple il y a une sorte de Darktwitter, un réseau dans lequel les gens disent entre eux toute la rage dont ils bouillonnent. Est-ce le monde que nous voulons vivre ? Est-ce que c’est ça notre vraie liberté ? Celle de se cacher ? 

Si nous devons avoir confiance dans Internet, c’est avant tout parce que nous acceptons que nous sommes faillibles et imparfaits, pas en supprimant de notre double virtuel toutes ces imperfections.

Nos failles nous définissent aussi. Nos erreurs passées nous servent aussi à mesure le chemin parcouru. Si tout est si parfait que ça avec vous, comment peut-on vous faire confiance pour apprendre de vos erreurs ? 

Il ne s’agit pas de passer son temps à déverser de la merde sur vos réseaux sociaux. Il s’agit d’arrêter de penser que vous pouvez induire en erreur le reste du monde. Il s’agit d’empêcher de transformer les rapports humains en simples rapports concurrentiels. Emmerdez la perfection.

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