Est-ce que les médias sociaux engendrent un type particulier de protestations ? Une analyse de #Geziparki par Zeynep Tufekci

Lorsque je dis aux gens que j’étudie les rapports entre médias sociaux et mouvements socio-politiques, on me fait souvent remarquer quelque chose comme « Mais il y avait des mouvements de protestation avant Facebook ! ». Bien sûr…

Comment est-ce que les gens en entendaient parler ? Par le bouche à oreille. Est-ce que ça fonctionnerait encore à l’époque moderne ? Non.

Avec les moyens de surveillance que nous avons, il faut se coordonner rapidement et massivement afin de contourner la censure et d’échapper aux forces de police, qui elles utiliseront la technologie moderne. Il faut aussi pouvoir mobiliser au plus vite le plus de monde possible dans les manifestations improvisées. Dans ces conditions ne diffuser l’information que de proche en proche et en personne est inefficace. N’utilisez pas vos téléphones portables et vous serez tous en prison avant de dire ouf. Plus généralement, l’histoire des révolutions a toujours fort à voir avec l’histoire des infrastructures de communication.

C’est pourquoi c’est principalement la vitesse de la croissance d’une manifestation qui détermine si celle-ci survivre ou non. En Égypte, avant le 25 janvier 2011, cela faisait des années que des activistes protestaient en ligne. Mais il n’y en avait que 100 ou 150 qui étaient régulièrement persécutés. En 2011, le changement a commencé quand 5000 ou 10000 personnes se sont rassemblées sur la place Tahrir et que ceux-ci n’étaient pas les suspects habituels. Ils n’étaient pas des activistes et souvent ne se connaissaient que via Facebook. Ce sont eux qui ont vraiment lancé l’étincelle 1.

Mon pays natal, la Turquie, est connu pour ses manifestations imposantes. Après le printemps arabe il y eut des manifestations d’environ un million de personnes à Diyarbakir, dans une région kurde. Les gens se demandaient s’il s’agissait du printemps turque. J’ai ri. Cela fait longtemps que l’opposition kurde est bien organisée et peut faire descendre des millions de personnes dans la rue. Parfois ils ne font rien de plus que se moucher 2. En mai, à Taksim, certains jours de fête sont légendaires. Ils alternent entre les démonstrations de joie et les débordements mortels mais sont le plus souvent organisés par les syndicats et partis politiques.

Pour résumer : En Turquie, cela fait longtemps que de multiples manifestations rassemblant beaucoup de monde existent. Mais rares sont celles qui se répandent aussi spontanément, comme une tâche d’huile. Elles sont toujours organisées.

La dernière manifestation organique dont je me souviens date des années 1980. Les travailleurs du «printemps de 1989» organisèrent très rapidement des grèves qui culminèrent dans la grève des mineurs de Zonguldak. Ceci dit ce furent les syndicats qui coordonnèrent l’essentiel des actions.

La Turquie est donc un pays de type NAACP, pas Tahrir.

Jusqu’à #geziparki.

Avant de raconter ces manifestations, écartons quelques comparaisons douteuses avec Tahrir. Contrairement à l’Égypte de Moubarak, la Turquie n’est pas une dictature même si c’est un pays de plus en plus autoritaire. Le gouvernement a été correctement élu et est relativement populaire. Il a connu plusieurs succès dans de nombreux domaines. En 2011 il a été réélu pour la troisième fois, démocratiquement. Économiquement, nous nous en sortons relativement bien malgré la récession globale même si récemment quelques indicateurs sont devenus préoccupants. Erdogan n’est pas Moubarak.

En même temps, Erdogan n’est pas non plus aussi démocratique que le premier ministre suédois Fredrik Reinfeldt. Le gouvernement a régulièrement montré des tendances autoritaires. Il s’appuye sur une majorité largement autiste aux critiques pour mener quelques projets très polémiques. Il faut ajouter que l’opposition existe mais est incroyablement incompétente et divisée.

Le gouvernement a aussi révolutionné les services publiques. La quantité de services accessibles par Internet et numérisés a spectaculairement augmenté. C’est un gros progrès dans un pays dans lequel la bureaucratie ruine souvent votre qualité de vie. En revanche, cela a changé les relations entre les fonctionnaires et le reste des citoyens. Les fonctionnaires composent l’essentiel de la classe moyenne laïque qui ne vote pas pour l’AKP au contraire des autres citoyens. Un autre changement remarquable dû l’arrivée en ligne des services gouvernementaux est l’expansion de la surveillance des citoyens. De ce point de vue, la Turquie est à la fois plus et moins libre qu’avant.

Il y a aussi une grosse pression sur les médias pour qu’ils s’auto-censurent. Soyons honnêtes, la plupart des grands médias turques ne méritent pas du tout d’être récompensés pour leur courage. Ils sont veules et obéissants au point que la CNN turque a diffusé des émissions de cuisine et des reportages sur les pingouins alors même que la CNN internationale rapportait les heurts avec la police.

Par ailleurs le gouvernement veut de plus en plus réguler au nom de principes musulmans ce que nous consommons comme boissons, ce que nous regardons sur Internet etc…. De larges pans du pays, y compris des électeurs de l’AKP, désapprouvent cette tendance.

Quelle est donc la structure profonde des protestations~? Les raisons principales sont que :

En Turquie, particulièrement dans les grandes villes, tout le monde a au moins un téléphone portable et une portion non négligeable de ces téléphones permet d’aller sur Internet. Vous devez fournir votre carte d’identité pour pouvoir avoir une ligne3 donc la surveillance de masse est possible même si, étant donné les moyens de la police, il faut plutôt supposer qu’elle est surtout ciblée. Facebook a plus de 30 millions de comptes pour 80 millions d’habitants. 16% de la population utilise Twitter et c’est très important parce que cette population est particulièrement active politiquement.

Les projet de rénovation urbaine d’Istanbul par l’AKP ont été une des causes principales des tensions entre la population et le gouvernement. Certaines comme le «métrobus» qui permet d’éviter les bouchons entre les deux continents en réservant une ligne spéciale aux transports en commun sont bien sûr populaires. D’autres comme la «rénovation» du décor unique en son genre de Tarlabaşı près de Taksim, lieu où l’on trouve des roms, des transexuels, des pauvres urbains et d’autres marginaux sont largement impopulaires. Bétonner ces zones pour que le beau-fils du premier ministre les revende révolte à la fois les gens qui y vivent et ceux qui habitent alentour et aiment l’atmosphère vivante que l’on trouve près de Taksim, Beyoglu et Cihangir.

Ce n’est donc pas une coïncidence si l’incident déclencheur a été la répression des tentatives de préservation du parc Gezi près de Taksim qui contient tout le vert qui reste dans le vieux Taksim, à présent largement bétonné et surconstruit. D’autant plus que le gouvernement n’avait rien trouvé de mieux que de remplacer la verdure par… des grands magasins.

Lorsqu’une poignée d’individus a essayé de résister aux pelleteuses qui commençaient à déraciner les arbres à Gezi, je ne croyais pas que ça allait mener très loin. Voici un tweet d’Aaron Stein qui permet de se faire une idée de la non-ampleur de la protestation par rapport à ce que nous pouvons connaître en Turquie :

Gezi avant la répression

Mais ce qui a surpris a été la répression violente de la police en matraquant et gazant les manifestants. Même s’il y a déjà eu des précédents, ça a été suffisant pour provoquer la stupeur et la colère populaire. Cette image Reuters qui a fait le tour du monde est parlante.

Répression violente de la police de manifestants pacifiquesReuters / Osmn Orsal

Ensuite, la non-couverture lâche et incompétente des grands médias a été jugée scandaleuse, même s’il y a bien sûr déjà eu des précédents aussi. Beaucoup d’évènements importants récents n’ont circulé que sur Twitter. Par exemple le bombardement par erreur de contrebandiers turques à Roboski (Uludere en turque) qui a tué 34 civils dont beaucoup de mineurs. Les grands médias écrits et audiovisuels ont ignoré les évènements même si les journalistes savaient ce qui se passait. Finalement, un journaliste, Serdar Akinan, n’a pas pu résister à son instinct de reporter et a acheté son propre ticket d’avion pour aller sur les lieux. Ses photos poignantes des cortèges mortuaires publiées sur Twitter ont fait l’évènement et ont créé une des plus grosses crises politiques que le gouvernement ait eu à affronter récemment. Serdar a été viré.

Cortège mortuaire après un bombardement par erreur

Ce n’est qu’après le gazage des manifestants à Gezi et l’assourdissant silence médiatique que quelque chose a démarré. La nouvelle des manifestations a circulé sur les réseaux sociaux, en particulier Twitter et Facebook. Je suis un certain nombre de personnes en Turquie y compris des sympathisants de l’AKP, des journalistes et des universitaires. Tout le monde trouvait scandaleux que l’on traite aussi brutalement des jeunes gens qui avaient pour seul tort de s’accrocher à des arbres. Le gouvernement qui généralement préfère prévenir les dégâts en condamnant les manifestants publiquement a apparemment décidé que ce coup-ci c’était secondaire. Sans doute trop superficiel ou marginal.

De fait, il semble qu’il ait eu tort. Très rapidement, j’ai vu circuler sur Twitter des mots-clés en masse et des personnalités médiatiques ou politiques ont commencé à faire circuler l’information en appelant les autres villes et les autres quartiers à la solidarité. Vers trois heures de l’après-midi, j’ai vu circuler sur Twitter des dizaines de photos montrant des milliers de personnes dans les rues des principaux centres de Turquie, comme Kadıköy, Bakırköy, Beşiktaş et Avcılar. Ils ne savaient pas vraiment ce qu’ils voulaient mais ils voulaient quelque chose. Les gens brandissaient des casseroles, des drapeaux et des slogans. Il y a aussi eu des manifestations de soutien à Izmit, Adana, Izmir, Ankara, Konya, Afyon, Edirne, Mersin, Trabzon, Antalya, Eskişehir, Aydın et d’autres encore.

Pour autant que je m’en souvienne, ce sont les premières protestations qui ne soient pas organisées sur un mode NAACP en Turquie depuis les années 80. Même si Erdogan n’est pas Moubarak, ces manifestations font penser au style Tahrir. Est-ce qu’il y a un style de manifestation propre à l’ère des médias sociaux ? Je pense par exemple à l’Égypte et la Tunisie, au M15 en Espagne, à Occupy à New-York, à Gezi en Turquie, à la Grèce etc… J’identifierais quelques caractéristiques essentielles :

  1. Pas de leadership organisé et institutionnalisé. Il est difficile de vendre le mouvement parce que personne ne le représente vraiment. Lisez le récit de Wael Ghonim qui explique comment il a eu du mal à convaincre Moubarak qu’il ne servait à rien de négocier avec lui en particulier pour faire cesser le mouvement puisqu’il ne le contrôlait pas. C’est hilarant !

    En même temps, ça veut dire que le mouvement ne peut pas négocier des avancées parce que, heu, il ne peut pas négocier.

  2. Un manque complet de relais institutionnels. En Égypte, les élections étaient truquées et les opposants en prison. En Turquie, les médias et l’opposition font preuve d’une incompétence crasse. À Occupy aux États-Unis, les manifestants défendaient que les grands médias et les institutions politiques sont corrompus par les grandes fortunes.

  3. Une participation non-activiste. Je pense que c’est crucial. La plupart des manifestations d’ampleur en Turquie drainaient des habitués. À Tahrir, à Tunis ou à Gezi, une large partie des manifestants ne sont pas des activistes.

  4. Prise de conscience que ses opinions sont partagées. Les grands mouvements résultent souvent de cette prise de conscience que vous n’êtes pas seul à penser ce que vous pensez. Les manifestations de rue sont de ce point de vue une forme de média social si elles sont assez diverses pour que les citoyens s’y reconnaissent et arrêtent de croire que seule une minorité est révoltée. Peu importe que cette prise de conscience intervienne dans la rue ou sur Twitter.

  5. Organisation centrée sur une opposition mais pas sur un projet. Les médias sociaux permettent facilement de montrer son opposition à quelque chose mais il est plus difficile aux opposants d’arriver à s’accorder sur les alternatives. C’est probablement la plus grande faiblesse des mouvements basés sur les médias sociaux et la raison pour laquelle leur impact historique n’est pas toujours aussi grand que leur taille le laisserait croire. À la fin du mouvement la politique reprend ses droits et l’incapacité à s’accorder sur des objectifs aboutit à la dissolution du mouvement. ’

  6. Attention médiatique internationale. Les médias sociaux permettent de passer les frontières domestiques et d’atteindre l’ensemble du globe. Ça a été crucial pendant le printemps arabe. Que les gens qui twittent ne soient pas sur le territoire du conflit ne le rend pas moins influents. Voici une photo de CNN international vs CNN Turquie pendant les manifestations :

    CNN international vs CNN Turquie

    Les manifestations apprennent via les médias sociaux que d’autres régions du monde s’intéressent à leur sort et que leur action est donc utile. Puisque le plus important dans une manifestation c’est presque seulement son impact médiatique vu que les manifestants sont rarement plus armés que les forces de police, c’est crucial.

  7. La structuration d’un récit. Ici comme avant, nous avons vu de nombreux activistes sur le terrain ou en ligne participant à l’érection d’un récit du mouvement. C’est ainsi que les principaux griefs et buts d’un mouvement se consolident. C’est terriblement important parce que les médias sociaux permettent une coalescence rapide de ces méta-récits politiques.

Où vont les protestations actuelles. Vu les points 5 et 7, je ne saurais vous dire. Je crois cependant que le gouvernement ne va pas tomber pour autant. Ce n’est pas Tahrir mais c’est révélateur de ce qu’une portion non négligeable de la société pense du gouvernement et des lacunes de l’opposition.

En attendant, la presse turque continue à manquer de déontologie.

La veulerie des médias turques


  1. Il va sans dire que les révolutions sont multi-causales. Ce sont des évènements complexes et les infrastructures de communications ne sont pas la cause des doléances populaires mais aident en revanche à les exprimer. La révolution française n’a pas été causée par l’imprimerie mais celle-ci l’a bien aidé. 

  2. Ce doit être une expression turque ou américaine. 

  3. En France une carte d’identité est aussi demandée pour ouvrir une ligne téléphonique mobile. 

À propos de Zeynep Tufekci

Professeur assistant à l'University of North Carolina School of Information and Library Science en ethnosociology. Fellow au Center for Information Technology Policy

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