Démocratisation de la publication

Julia Schramm est une jeune pirate allemande très active. Elle a fait des études de sciences politiques, et se réclame du féminisme et des mouvements libéraux. Dans ce billet, elle prend parti dans le débat actuel en Allemagne sur les droits d’auteur, soulevé principalement grâce aux victoires électorales du Parti Pirate (en français). Ce billet n’est pas tant pour elle un jet définitif qu’un appel à commentaires, n’hésitez donc pas à réagir !


Je me suis déjà énervée à d’autres endroits sur la vue distordue de certains dits créatifs. Ici j’aimerais cependant mettre en lumière un autre aspect du débat: la démocratisation de la publication.

Cependant, encore un mot rapide sur la campagne du Handelsblatt (cf là en français pour un exemple de ce type de campagne). En tant que féministe, ça me démange de dénigrer l’expression « ma tête m’appartient », qui est bien sûr calquée sur « mon ventre m’appartient ». L’agence de com’ des dits artistes essaye de mettre sur le même niveau les brevets sur des idées et la libre possession de leur corps propre par les femmes. Pendant que les débats sur l’avortement ont à voir avec un élément essentiel de l’intégrité physique du corps féminin (mot-clé faiseuse d’ange), dans le cas du droit d’auteur, nous parlons d’acteurs subventionnés malgré l’existence d’un marché libre. Voilà bien une presque ignominie que d’utiliser un tel mème des libéraux de gauche pour le violer. Oui, oui, le violer.

Car, regardons un peu ce que sert cette utilisation du mème. La campagne « Mon ventre m’appartient » a eu lieu lors de la démocratisation de l’Allemagne, à une époque où les jeunes (surtout) se sont battus pour l’égalité des droits, la liberté et la justice sociale. Le combat pour la suppression de l’interdiction de l’avortement (qui n’a que relativement réussi !) avait des effets directs pour les femmes. Les fabricants de la campagne « Mon cœur m’appartient » veulent à présent suggérer qu’ils sont la vraie force démocratique, qu’ils s’engagent pour la démocratie et les droits des citoyens. Et c’est d’ailleurs comme ça qu’ils argumentent. Ils invoquent sans cesse la nécessité de l’art et de la culture pour la démocratie, en soutenant qu’ils sont cet art et cette culture, et que nous empruntons une voie dangereuse en voulant supprimer l’art. Ils fêtent même leur argumentaire comme s’ils brisaient les tabous, utilisant ainsi ad absurdum le mème original. Désolé pour cet interlude, mais c’est hallucinant d’utiliser l’intégrité corporelle de la gente féminine pour défendre un combat contre Internet.

Saxophoniste
anonyme

D’autant qu’en fait, ce qui se joue ici est tout à fait autre. Ce ne sont pas les têtes des artistes sous contrat avec l’industrie du divertissement qui sont en jeu, mais les têtes de tous les humains de notre société. La vraie démocratisation que nous vivons actuellement, est celle de la démocratisation de la publication. Car le Netz est de la copie et la copie est la diffusion des opinions (l’essence de la liberté d’expression et de la démocratie). Ce qui se passe donc, c’est que ce que le Netz fait, c’est la multiplication et la diffusion des éléments fondateurs de la démocratie. La radicale démocratisation de la publication via Internet est bien le changement le plus décisif des sociétés modernes. Jetons un regard en arrière :

Jusqu’à l’invention de l’imprimerie, c’était les puissants du clergé et de la noblesse qui avaient la main haute sur les discours publiés. Avec l’industrialisation du livre et la démocratisation de l’alphabétisme aux 18ème et 19ème siècles, l’industrie du divertissement s’est développée pour gérer cette industrialisation. Des oligopoles se sont constitués, qui outre leurs profits soutenaient aussi une caste plus ou moins claire d’intellectuels qui ont largement contrôlé le discours politique dans l’occident moderne. Cette caste se trouve aujourd’hui être la tête des éditions et des journaux, des fondations culturelles et des universités. Cette caste n’a pas seulement contrôlé et dirigé le discours politique des dernières décennies, mais elle a aussi soutenu consciemment qu’elle était au fond un contre-pouvoir démocratique face à la politique et à l’économie, qui sont (seraient) deux lieux largement dépourvus de fêtes culturelles. Qu’aussi bien les politiques que les dirigeants économiques essayent de se légitimer auprès des représentants culturels montre avec exemplarité la sublimation de la culture. La culture (et avant tout l’esthétique) est une religion moderne dans l’occident moderne. Et les grands prêtres ont peur de perdre leur pouvoir.

Internet agresse cette position solide des altesses du profit, et de l’opinion ou de la signification. Chaque homme est aujourd’hui potentiellement un meneur d’opinion, peut créer, influencer, s’enrichir. Les changements sont très rapides, les héroïnes vont et viennent et ne connaissent plus tant 15 minutes que 15 secondes de gloire. Chaque humain peut devenir un éditorialiste, un auteur, un musicien, bref, un artiste. Chacun peut enfouir dans les profondeurs d’Internet et les têtes des autres son art, qu’il peut faire comme passe-temps, sans financement, simplement pour le faire. Ainsi chacun devient tout d’un coup un éditeur. Internet dévalorise la caste des oligarques de la culture. Leur réaction ne peut être que la panique, parce qu’au fond ce n’est pas que d’argent qu’il s’agit (même si c’est aussi ce dont nous débattons) mais avant tout de la légitimité de leur travail. Finalement, ce qui ronge cette caste intellectuelle, c’est la mentalité dite de « gardien », ie l’imaginaire selon lequel ils doivent aider les hommes à jeter un regard autre sur le monde. Il s’agit donc de démocratie ici ! Et je pense qu’il est clair que se cache là-derrière une image méprisante de l’humanité.

Les arguments contre la démocratisation de la publication sont éculés. Non seulement on affirme que ce qui est créé sur le Netz n’est que du plagiat, donc sans valeur (suivant le dicton bien connu : « ce qui ne coûte rien n’a aucune valeur »…). On s’affaire autour du danger pour la démocratie. Comme si les droits des hommes, de participer aux discussions politiques et culturelles sur Internet, pouvaient leur faire du mal d’une manière ou d’une autre ! Même les ayants-droits qui maintenant sont tombés bas dans la chaîne alimentaire, explorent le Netz pour pouvoir défendre moralement la position de l’oligarchie. En même temps les défenseurs de la démocratisation de la publication sont caricaturés comme des ignares illettrés. Quelle honte ! Particulièrement quand on regarde un peu la qualité de l’offre culturelle diffusée et sélectionnée par l’oligarchie culturelle ces dernières années !

Enfin, le combat contre la démocratisation manque d’honnêteté. Il ne s’agit pas de sauver la démocratie, mais de conserver le pouvoir de certains et de détruire Internet tel que nous le connaissons ou non. Pour faire respecter le droit d’auteur, Internet et ses structures sous-jacentes requièreraient un appareil de contrôle pervasif qui surveillerait les agissements des utilisateurs et examinerait le contenu de leurs échanges. La création et la mobilisation de « Ma tête m’appartient » ne pouvait pas plus mal tomber dans le débat. Parce que le droit d’auteur n’est pas en mesure d’aider la liberté de penser. Mais Internet bien. Ce qui est en jeu ne sont donc pas les têtes des artistes, mais les budgets et la puissance de leurs exploitants. Et avant tout les têtes et voix des internautes dont les droits de participation aux discussions démocratiques devraient être encadrés. Ceux-ci auraient presque le droit de monter sur les barricades et de crier « Ma voix m’appartient ! ».

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