Comment définir la liberté pirate ?

Le rassemblement national des Pirates a commencé hier. Une nouvelle vague de reportages va bientôt déferler, qui oscilleront entre le mépris ou la perplexité et le respect ou l’étonnement coi face au démarrage sur les chapeaux de roue du parti des prétendus mono-maniaques du Netz. Mais quelles convictions politiques ont les pirates ? Où se situent-ils dans les référentiels classiques ? Daniel Leisegang, rédacteur à la « Blätter für deutsche und internationale Politik » (Lettre de la politique internationale et allemande), tente de répondre à cette question. Dans sa contribution au débat, il analyse l’omniprésence d’un mot dans le programme des pirates : la Liberté.

Les Pirates ont depuis peu mis sens dessus-dessous le paysage politique allemand. Et ils ne sont pas les seuls à être surpris de leur succès. Les journalistes et les sondeurs et autres politologues cherchent encore les raisons de l’approbation grandissante. Parce que pour la plupart des observateurs, ce qui nourrit le cœur du parti semble encore assez peu clair.

Le côté libertaire est la clé du succès

Pour l’instant, les pirates volent d’une victoire électorale à l’autre. Après leur percée à Berlin et dans la Sarre, les élections de Rhénanie du Nord-Westphalie s’annoncent aussi favorables. Une entrée au Bundestag n’est donc pas à exclure.

En général, les pirates esquivent les positions tranchées et refusent de « penser à coup de tiroir » (Sebastian Nerz), c’est-à-dire avec les catégories politiques habituelles. Ils veulent donc éviter de donner l’impression qu’ils ne sont qu’un parti comme les autres. Le programme en lui-même ne laisse pas d’indication claire sur l’orientation idéologique du parti.

Certes, lors des derniers rassemblements, les orientations prises sont plutôt de gauche au sens traditionnel. En particulier l’introduction d’un revenu de base et d’un salaire minimum. Cependant, caser les pirates entre le SPD (socialistes) et Die Linke (communistes) sur base de ces décisions serait précipité. Car l’orientation principale du parti est, selon sa propre conception, ni de droite ni de gauche, mais libertaire.

Le topos de la liberté n’est pas seulement commun à tous les revendications pirates. Il est aussi déterminant pour le franc succès des pirates. À cause de leur succès, les pirates ne peuvent pas faire autrement que de sortir des questions procédurales et de la Politique du Netz pour s’occuper de thèmes plus larges, et ainsi remettre leur conception de la liberté. C’est pour cela que de très larges controverses traversent le parti, assez fortes pour peut-être même l’ébranler.

La liberté émancipatrice et celle individualiste

Que le concept de liberté soit le cœur du succès politique des pirates est étonnant, particulièrement quand on compare les pirates avec les Verts ou le FDP, partis desquels les Pirates se réclament assez volontiers. Parce que les Verts et le FDP se sont aussi fixés la liberté comme but, mais avec des perspectives tout à fait différentes.

Les Verts, tout comme les Pirates, ont leurs racines dans les protestations sociales. Pour les Verts c’était les droits de la femme, le pacifisme et bien sûr l’écologie. Les Verts aussi ont été ridiculisés comme un parti de protestation et d’amusement à leurs débuts. Mais les Verts ont vite rendu clair qu’ils poursuivaient une « liberté émancipatrice » dans le cadre d’un « projet de génération ». Dans les premières années des Verts, il s’agissait de reconnaître les besoins et les droits de groupe sociaux défavorisés et de balayer la domination masculine ou les structures économiques paternalistes.

Pour le FDP c’est tout à fait différent. Dans leur sein battent deux cœurs pour la liberté, sans qu’ils soient toujours synchrones. D’un côté, les libéraux défendent les droits civiques. En 1995, c’est au nom de ces droits qu’ils se sont élevés contre la « Grande Mise sur Écoute ». Lors des dernières années, ils se sont prononcés contre la rétention des données de télécommunications et la possibilité de perquisition en ligne (NdT : via des mouchards).

De l’autre côté, le FDP est en faveur de la liberté d’entreprendre et défend que chacun doit être l’artisan de sa fortune. Le FDP s’engage surtout pour le « renforcement de la liberté et de la responsabilité de l’individu » et pour un « État minimal ». Cette compréhension libérale du terme de liberté est revenue récemment lors de la dernière assemblée générale du FDP. Suite aux derniers désastres électoraux, le président du FDP a défendu son parti comme étant la seule et unique « force de la liberté ». Les modèles sociétaux privilégiant l’égalité ou la possibilité de l’auto-détermination iraient à rebours de la défense de la liberté.

La liberté n’est pas égale à elle-même

Même si les pirates proviennent en parti des associations de défense de droits des citoyens et accusent quelques intersections idéologiques avec les Verts ou le FDP, quelques différences essentielles sur le concept de liberté séparent les Verts et les Libéraux des Pirates.

La compréhension piratesque de la liberté trouve son origine dans la Politique du Netz. Un conflit essentiel se noue dans l’égalité de traitement lors des transferts de données sur Internet, dans la dite Neutralité du Net. C’est dans le sens de neutralité qu’est comprise la liberté pirate, même dans les domaines socio-politiques, où elle devient la lutte contre les discriminations voire les obstacles.

La liberté comprise comme guidant la régulation des circuits socio-politiques devient alors binaire: l’accès à une ressource, à une institution ou un principe de droit est soit coupé soit ouvert. Cela apparaît par exemple quand les pirates réclament un « cursus scolaire fluide », sans redoublement, la suppression des limitations sur la durée des études pour permettre d’« étudier librement et critiquement », des transports en commun de proximité gratuits, la dépénalisation des mesures de lutte contre les drogues et l’égalité de traitement par l’État des différents modes de vie.

C’est même là que réside la cause du succès présent des pirates. Parce qu’un concept de la liberté qui promet à tous les citoyens quels qu’ils soient de les libérer de toutes les discriminations sociales et économiques ne fait de mal à personne. Au contraire, c’est tout à fait attirant pour des électeurs d’horizons très différents.

Du reste se concentrer ainsi sur la neutralité comme absence de discrimination, c’est aussi méconnaître la dialectique de la liberté sociale. Sur Internet, il est possible d’élargir les goulots d’étranglements en rajoutant de la capacité. Dans une société capitaliste, les ressources matérielles sont limitées et inégalement réparties. Un État social ne peut le plus souvent réduire les discriminations qu’en privant certains pour privilégier d’autres.

Une politique de gauche ou sociale-libérale doit donc accorder la liberté et la justice. Et celui qui réclame l’introduction d’un revenu de base tombe inévitablement sur cette question de la justice. Que les pirates survolent ou ne veuillent pas voir cette relation devient évident quand ils refusent de plafonner les revenus des dirigeants en déclarant qu’il ne s’agit que d’enrayer la pauvreté mais pas la richesse.

Par suite, la liberté pirate perd de sa force émancipatrice. Mieux : Puisque leurs promesses de liberté tournent à vide, les pirates ne réussissent pas à enclencher un « retour aux principes humanistes » (Juli Zeh), et ce à une époque où le capitalisme néo-libéral et son concept de toute façon creux de la liberté perdent très fortement en légitimité.

Une politique non-idéologique ?

Vu son succès et l’arrivée des responsabilités, le Parti Pirate devra se poser la question de savoir s’il n’a pas besoin d’un programme clairement positionné). Mais cela voudrait dire que les pirates devraient cadrer leur programme sur les référentiels habituels. Cela ferait sans aucun doute perdre au parti une bonne part de ses adhérents.

Il semble donc qu’une orientation contentuelle enterre la compréhension politique essentiellement pragmatique des pirates. Ce pragmatisme se montre en particulier quand les pirates réclament des débats politiques « non-idéologiques ». Il s’agirait de justifier les objectifs grâce au « bon sens » et de les appliquer par des politiques objectives et pragmatiques. Les Pirates prônent des coalitions thématiques de courte durée ou même un « gouvernement de tous les partis » qui permettrait de répartir les tâches par la coopération.

D’un côté, le parti pirate confirme le constat sociologique d’une demande d’individualisation grandissante qui va de pair avec la ruine des organisations établies comme les partis populaires. De l’autre le parti pirate a toutes les caractéristiques d’une « politique centristique » (Anthony Giddens) : « une orientation décidée en faveur de la participation politique, une approche non-idéologique de l’État social et la promotion de l’auto-réalisation de l’individu au contraire d’un engagement en faveur de l’inégalité ». De ce point de vue, les pirates sont les héritiers polit-techniques de l’ère Schröder.

Tôt ou tard, les pirates devront s’engager et se décider idéologiquement, ne fut-ce que parce que les partis traditionnels commencent à leur faire de la concurrence sur le terrain de la Politique du Netz. La question décisive est donc : Préfèreront-ils la liberté émancipatrice ou celle individualiste ?

À la place de son engagement « non-idéologique », le Parti Pirate doit formuler un concept politique contentuel. Cela est déjà en train de se créer avec passion quand on regarde les débats internes actuels qui visent à délimiter quelles positions sont considérées comme d’extrême-droite, antisémites ou sexistes, et partant à nettoyer les rangs.

Il faut encore attendre pour savoir quelle direction le parti pirate prendra. Mais en tout cas il est certain que les remous actuels ne sont pas les derniers que les Pirates auront causés dans le paysage politique.

Z. Hd. von Diskurs.radio.de und Herrn Leisegang : Den Artikel habe ich nicht gewinnorientiert übersetzt, nur für die Information von den französich-sprechenden Lesern. Aber wenn Sie diesen Zettel löschen möchten, bitte schreiben Sie kurz eine Mail an netz[@]sploing.fr oder einen Kommentar hier unten.

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