Pourquoi Internet, c’est de la merde ?

Félix Schwenzel est un développeur web allemand, occasionnellement blogueur, qui a écrit ce billet pour le Zeit début 2010 suite à une conférence qu’il avait tenue sur le sujet. En substance, il défend que lorsque nous critiquons Internet, c’est en fait à la société que nous pensons, donc nous-même. Ce pourquoi nous devrions être honnêtes avec nous-même lorsque nous débattons de la régulation du Netz.

Cet Internet dont on entend autant parler a l’air d’être assez terrible. Et de fait il y a quelque chose qui irrite avec Internet. Même quand Peter Glaser affirme que grâce au WWW et aux navigateurs web modernes les vieilles dames aussi peuvent l’utiliser, ça reste terriblement compliqué.

Les utilisateurs d’Internet sont agressés par le spam et la pub non sollicitée ou les binz marketing/relations publiques; les discussions et les colonnes de commentaires des blogs et des autres médias font naître des doutes sur la bonté de l’homme; les autochtones du Net, les nerds, qui se comportent comme des ours mal-léchés avec les nouveaux arrivants, tiennent absolument à ce que l’on se tienne à leurs règles et qu’on tolère leur manière de vivre, mais en même temps ne tolèrent aucune critique de leur style de vie et de leur « Netiquette ». Internet a souvent peur des étrangers et de l’arrivée d’inconnus. Chaque pas peut prendre l’allure d’une gaffe, tout est trompeur et fonctionne différemment de dans l’ancien monde. Les institutions, le droit d’auteur et les lois semblent n’avoir plus aucune valeur, presque tout semble gratuit et avant tout il y a une telle abondance que même si on la comprenait, on n’arriverait pas à l’organiser.

Quelques héros sans-peur, ou ceux qui sont pris par la main par les autres, se réadaptent à Internet. Ils colonisent des contrées tranquilles et remarquent que ça tourne beaucoup mieux ou plus simplement que dans l’ancien monde. Les jeunes qui ont grandi avec Internet gèrent Internet pragmatiquement et sans bouffées d’angoisse, regardent Youtube à la place de la télé, organisent leurs connaissances et activités, jouaillent ou flânent. Internet semble pouvoir offrir à chacun un lieu adapté à ses goûts ou ses besoins.

Internet est comme un gigantesque continent non cartographié (« le huitième continent » selon la métaphore de Peter Glaser) qui n’est pour l’instant que chichement peuplé. Même ceux qui y sont nés n’en connaissent que leur village, quelques villes, et les environs où sont leurs amis. Bien que la progression et l’orientation y soit beaucoup plus simple que sur la terre ferme, personne ne connaît ce continent en entier. Sans parler de ses potentiels, ressources naturelles et étendues vierges.

Sascha Lobo (NdT : un autre blogueur) a une fois rapidement dit que les métaphores qui décrivent Internet ne lui conviennent jamais et en masquent toujours une partie. On a le même problème avec les métaphores qu’avec les dites critiques d’Internet. Leurs critiques masquent la plupart du temps de larges pans de la toile et se concentrent sur quelques expériences personnelles, aspects particuliers ou témoignages individuels.

Il y a un aspect que les critiques d’Internet semblent trouver particulièrement plaisant. Qu’Internet rend idiot, encourage l’imbécillité, nous prend pour des andouilles, est régie par la crétinerie, et de manière générale détruit bel et bien notre culture.

Cependant on en trouve aussi qui affirment que c’est tout à fait le contraire, que c’est nous qui nous abrutissons. Ceux qui creuseront sur Amazon trouveront par exemple ces titre : La république abrutie : Comment les médias, l’économie et la politique nous font passer pour des imbéciles (Thomas Wieczorek), Les gens honnêtes sont des idiots : Sur la perte des valeurs (Ulrich Wickert), Basses plaines : Pourquoi nous nous abêtissons sans retenue (Michael Jürgs), Penser aide peut-être, mais ne sert à rien : Pourquoi nous prenons toujours des décisions irrationnelles (Dan Ariely).

Quand on voit toutes ces œuvres, il semble que l’abrutissement n’est peut-être pas tant un problème lié à Internet qu’une tendance sociale. Ou plus brièvement dit : Est-ce qu’il n’est pas possible que la critique d’Internet soit en fait simplement une critique de la société ? Encore autrement : Est-ce que tout ce que l’on critique dans Internet n’a pas son équivalent dans le vieux monde ? Est-ce que les problèmes qu’on impute à Internet ne sont pas les mêmes que ceux qui nous hantent depuis des millénaires ? Celui qui critique Internet ne critique-t-il pas simplement le monde ?

Il y a quelques années lors d’une conférence NEXT j’ai assisté à une présentation grandiose d’Andrew Keen. Le titre était : Digital Vertigo: Inequality, Anxiety and Isolation in the Social Media Age et semblait marcher droit dans les sillons habituels des détracteurs d’Internet : Internet rend idiot, isole et seuls les plus fanfarons s’y font entendre.

Keen comparait l’ère numérique en plein essor avec celle industrielle et faisait des parallèles frappants. Au début de la révolution industrielle on avait aussi de grands espoirs : que l’industrialisation améliore le monde, que la technologie libère les hommes, les enrichissent et que l’on s’occupe plus de la justice. Ça a été le contraire. L’industrialisation a mené au darwinisme social, à l’injustice et à une répartition inéquitable des richesses. C’est l’État qui a réformé le capitalisme, disait Keen. Son régulation et son contrôle l’ont rendu plus équitable.

Et maintenant, au commencement de la révolution numérique ? Moi aussi je crois qu’à travers les effets de réseau, l’utilisation de l’intelligence collectiveet les réseaux sociaux, le monde deviendra plutôt meilleur que pire et les hommes plus intelligents plutôt que de plus en plus abrutis. Cependant je peux comprendre pourquoi Keen nous voit au milieu du 19ème siècle.

D’une manière tout à fait exceptionnelle les hommes politiques plutôt de gauche qui considèrent Internet comme leur « biotope » refusent agressivement toute régulation, toute intervention étatique dans Internet, et les débats sur la rationalité ou non de telles choses les rendent plutôt agressifs. On pourrait avoir l’impression que les habitants du « huitième continent » défendent des positions néolibérales pour eux-mêmes : le marché et Internet se régulent bien tout seuls. Quiconque voit la chose autrement est traité d’« oppresseur d’Internet », d’« ignorant » ou de « rabat-joie » (d’ailleurs à raison souvent).

Keen adressait aussi un autre problème, comme le manque fréquent de recul dans l’appréciation des conséquences ou des dangers de ses activités sur Internet. Pouvons-nous être en même temps participants et analystes ? Est-ce que ceux qui continuent à développer Internet en reconnaissent en même temps les dangers ou y réfléchissent ?

Ces questions ne sont pas neuves. Mais quand nous polémiquons nous l’avons peut-être trop facile. Keen réclame un vrai débat, avec des contradicteurs qui argumentent, nous incite à apprendre de l’histoire.

Quand tout ce que vous lisez, c’est Jarvis_ et Andersen, c’est Wired, ce sont les blogs, comme toutes les anciennes institutions s’évanouissent, il n’y a aucun débat. […] Nous avons besoin d’un débat. […] Je ne dis pas que nous devons mettre les technologies en suspens. Être idéaliste c’est bien aussi, mais nous avons besoin de sceptiques. Nous avons besoin de pondération, que les gens y réfléchissent sérieusement.

Est-ce que Keen a raison ? J’ai mes propres réticences avec les thèses qu’il défend dans son livre. Je vois aussi une mutation, mais ne qui ne doit pas pour autant être mauvaise per se. Il me manque aussi de la distance pour pouvoir juger objectivement. Cependant il est certain que ça ne peut pas faire de mal que de débattre. Les débats nous renforcent. Les discussions qu’Ursula von der Leyen avait initiées sur la loi de censure l’ont excellemment montré. Les humains du Netz ont affûté leurs arguments. Pour la toute première fois, ils les ont rendus accessibles au grand public et articulés. Les positions ont d’abord été élaborées et véhiculées lors du frottement avec Ursula von der Leyen. Grosso modo ces efforts ont même été couronnés de succès, au moins ont accru l’intercompréhension.

Ces débats sont laborieux et éprouvants pour tous. Ils pèsent sur les nerfs et frustrent. Dans un tout autre contexte, Antje Schrupp a signalé la nécessité de ce travail de médiation :

Comme tout travail de médiation politique, un tel travail ne fonctionne pas parce qu’on explicite ses positions, points de vue et analyses, mais parce qu’on va au-devant de l’autre et qu’on discute avec lui. Non pas en sachant mieux, mais avec un intérêt véritable pour ses approches et opinions, même si on les trouve erronées au premier abord. Ce n’est que dans une telle rencontre que l’on peut chercher des points d’accroche, changer ses propres expériences et transmettre son propre enthousiasme.

Antje Schrupp

Je ne sais pas qui doit faire partie de l’opposition ou formuler une critique. Mais ce que je voudrais absolument poser comme exigence pour les autres comme pour moi est qu’au delà de l’auto-critique sincère nous montrions plus de scepticisme face aux trucs que nous utilisons tous les jours sur le Netz. Et que nous apprenions à gérer autrement les critiques. Nous ne devrions pas les interpréter immédiatement comme des attaques mais comme des appels à la réflexion, à l’explication et au dialogue. Ça a l’air d’une complainte pathétique, mais grâce à l’aide de Johnny Haeusler je peux encore en remettre une couche. Haeusler a écrit dans l’hebdomadaire Der Freitag pour re:publica :

[L’État] obéit à peine à son rôle de médiateur entre les intérêts des hommes et ceux de l’économie d’un côté, et de facilitateur de l’innovation du progrès social de l’autre de l’autre.

Johnny Haeusler, Spreeblick

Nous en sommes arrivés à nous demander qui est l’État. Si c’est nous-même, alors il ne tient qu’à nous de remplir cette tâche de médiation. Sinon nous pouvons nous demander comme Götz Werner, le fondateur de la chaîne de droguerie DM, l’a fait sur re:publica :

Dans quelle société voulons-nous vivre au juste ?

Même si toutes les questions possibles restent ouvertes, nous pouvons au moins répondre à l’une d’entre elles : Pourquoi est-ce qu’Internet c’est de la merde ? Parce que le monde c’est de la merde.


Voir la conférence visible sur Viméo.

Z. Hd. von der Zeit : Den Artikel habe ich nicht gewinnorientiert übersetzt, nur für die Information von den französich-sprechenden Lesern. Aber wenn Sie diesen Zettel löschen möchten, bitte schreiben Sie kurz eine Mail an netz[@]sploing.fr oder einen Kommentar hier unten.

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